Tribune

Appel à un moratoire sur le projet de la nouvelle constitution présenté par le président de la République de Guinée Alpha Condé

10 mars 2020 · 5 min de lecture

Dans deux semaines, nous dit-on, le « peuple » de Guinée sera convié à se prononcer sur le projet d’une nouvelle constitution porté par le président Alpha Condé. Or, les énormes contestations populaires auxquelles fait face ce projet et les violences extrêmes qui lui sont consécutives plongent la société guinéenne dans une inquiétante et paralysante situation. Pour une population déjà malmenée par une écrasante précarité et une tyrannie du besoin, cette situation conflictuelle ne représente qu’une pierre de plus dans l’énorme édifice de la misère qui abime tant de vies en Guinée.

De même, on ne voit pas a priori de quelle utilité ce projet d’une nouvelle constitution et les violentes manifestations qu’il suscite seront pour l’édification politique et sociale de la Guinée. Dans un pays où la culture politique souffre d’un déficit démocratique et où les institutions politiques manquent de légitimité, on se demande si l’urgence ne se trouve pas ailleurs, justement dans une interrogation non complaisante sur la construction d’une société comprise comme une communauté d’intérêts.

C’est pourquoi nous, signataires de cet appel, demandons un moratoire sur le projet de la nouvelle constitution et une cessation des manifestations publiques, le temps de se questionner sur les conditions éthiques et politiques de la vie commune. Parce qu’une constitution est le résultat d’une interrogation sur le modèle de société et les formes d’organisation effectives du pouvoir, nous appelons les acteurs politiques, les représentants de la société civile et les intellectuels à conduire une délibération collective sur la fondation politique de la Guinée. Ce serait une première après soixante ans d’indépendance.

Si la fondation politique de la Guinée représente, à nos yeux, l’urgence de l’heure, c’est parce qu’à l’examen de la condition des vies des Guinéens, toutes ethnies confondues, la condition de la société guinéenne est moralement injustifiable et politiquement inacceptable. Ainsi nous, signataires de cet appel, appelons un Devoir de violence, pour reprendre le titre du célèbre roman de Yambo Ouologuem. Celui-ci qui consistera à une remise en question profonde de nos manières de faire la politique et de concevoir l’exercice du pouvoir. Seule cette interrogation sur soi nous permettra de prendre conscience de notre échec moral et politique qui nous permettra de poser les questions que les Guinéens ne se sont jamais posées :

  1. Comment voulons-nous vivre ensemble ?
  2. Comment organiser politiquement un pays multiculturel, divisé géographiquement en des régions culturellement distinctes ?
  3. Quelles conceptions du pouvoir et de l’État seraient à même de consacrer la justice sociale et la représentativité politique des différentes régions culturelles et ethniques qui composent la Guinée ?
  4. Comment penser la légitimité du pouvoir politique, son organisation et sa redistribution afin de prévenir la domination et la confiscation du pouvoir ?

Toutes ces questions reviennent à penser les conditions sociopolitiques favorables à l’épanouissent de la vie humaine, car s’il est un défi qui attend les Guinéens, ce ne sont pas d’abord le projet d’une nouvelle Constitution ou les élections de 2020, mais l’épanouissement d’une culture humaniste capable de donner sens à l’idée d’intérêt général.

Nous pensons que le président Condé pourrait transformer les tensions actuelles en opportunité historique. Parce qu’il n’a pas trouvé un État mais un pays, comme il aime à le répéter, nous lui demandons de surseoir son projet et d’inviter l’ensemble de la société guinéenne à penser les conditions favorables à l’émergence d’un État qui serait un agent de justice et d’égalité.

 


Crédit photo : Dakar actu

Signatures :

Barry, Amadou Sadjo, professeur de philosophie, Canada.

Diallo, Abdourahamane, Adra, Chercheur au CDPIAC/Toulouse France

KLamo, Léandre, Côte d’ivoire

Diallo, Alpha Oumar, Ingénieur des mines la Rochelle, France

Milliminou, Joachim Baba, Guinée

Cissé, Oumar, France

Barry, Tafsiratou, Maroc

Diallo, Mamadou Sadjo, Mauritannie

Touré, Jacques, Enseignant, Canada

Bah, Mohamed, États-Unis

Kanté, Nakany, Assistante de direction Toulouse, France

Cissé, Mohamed Lamine, informaticien, Grenoble, France

Jalloh, Mohamed, Belgique

Condé, Barka Mohamed, Guinée

Barry, Amad, Maroc

Barry, Thierno, Canada

Camara, Baba Camus, Sociologue, Toulouse

Sylla, Mamady, Agent de promotion culturelle, Marseille, France

Barry, Thierno Amadou Foula

Bah, Mamadou Falilou, Économiste, Toulouse, France

Bah, Mamadou Lamarana, gestionnaire de projet Toulouse France

Diallo, Abdourahamane, juriste d’affaire Toulouse, France

Diallo, Fatima, Infirmière, Canada

Diallo, Kadiatou, Analyste en Audit et Certification, Deloitte, Canada.

Keita, Abdoulaye, Juriste, Grenoble, France

Diallo, Chérif Boubacar, Royaume-Unis

Sow, Thierno Sadou, France

Touré, Amara, ingénieur génie informatique, France

Baldé, Hawa, banquière, France,

Diallo, Marliatou, Ulis, France

Bah, Mariama Diouldé, Canada

Kanté, Kaba, finance, France,

Barry, Mohamed, Global public et Private procurement specialist, Belgique

Diallo, Mamadou Saliou, Développeur Logiciel, Canada

Diallo, Lamine, Ingénieur Civil, Canada

 

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