Entretien sur le renforcement et transformation des systèmes éducatifs

« Les infrastructures qui sont mises en place doivent suivre le développement démographique de la population », Bouna Ahmedou Sow, Directeur d’école, Mauritanie

14 octobre 2024 · 14 min de lecture

Quels sont les principaux défis auxquels sont confrontés les enseignants, notamment dans le milieu de la formation privée en Mauritanie ?

À mon avis, la première difficulté est le manque de formation des éducateurs. Lorsque j’évalue les éducateurs qui sont déjà passés par l’école normale des instructeurs et qui viennent dans mon école, je remarque tout de suite, que les professeurs, que j’ai formés, sont de niveau supérieur. Ils souffrent beaucoup d’un manque de formation.

Deuxièmement, bien que j’ai une école privée, parfois, je suis obligé de refuser du monde. La démographie est galopante et cela dépasse les prévisions de notre gouvernement. C’est clair que tous les enfants ne peuvent pas s’inscrire.

Nous sommes parfois obligés de refuser du monde, surtout dans les petites classes. Dans les classes supérieures aussi, il y a des élèves qui sont refusés par l’école publique que j’ai essayé de récupérer dans l’école privée, mais visiblement, cela ne marche pas. C’est seulement parce que les éducateurs ne sont pas bien formés pour gérer parfois des classes pléthoriques avec beaucoup d’élèves.

Quelle évaluation faites-vous des conditions de travail de vos enseignants ou bien des enseignants de l’enseignement privé en général?

Pour ma part, j’ai mis un point d’honneur à mettre mes enseignants dans de bonnes conditions. En réalité, je discute d’un contrat avec l’enseignant que je respecte. Et quand je trouve satisfaction, je me sens obligé parfois d’aller au-delà de ce que j’ai promis à mon professeur. Je considère que mettre les enseignants dans les bonnes conditions est essentielle. Par exemple, il y a des choses qui doivent être faites à l’école comme le petit-déjeuner des enseignants ou encore le fait de les réunir à chaque trimestre, afin de favoriser un cadre sain de collaboration entre enseignants. Pour ce faire, une salle des professeurs leur est dédiée, ainsi qu’une bibliothèque qu’ils/elles peuvent consulter. J’essaie de les aménager, afin qu’ils puissent bien faire leur travail.

Également, les professeurs ont du mal avec les élèves dont les niveaux sont plus faibles. Ils se doivent de faire plus attention à eux. Parfois, il y a des élèves dont le niveau est tellement bas, qu’ont peut les considérer comme des élèves qui sont « irrécupérables ». C’est un défi supplémentaire pour les enseignants.

Le milieu dans lequel j’évolue est un milieu pauvre, car nous sommes à la périphérie. Il y a beaucoup de délinquance. Parfois, nous sommes obligés de faire de la réinsertion, afin de récupérer des jeunes qui sont sur le point de décrocher.

C’est un tas de difficultés. Alors, nous essayons de rendre les professeurs conscients des difficultés que ces jeunes rencontrent, nous essayons de leur faire comprendre que c’est possible de travailler avec eux.

Est-ce que les infrastructures telles que les salles de classe, les bureaux, les installations sanitaires sont-elles adéquates et en bon état dans les établissements privés de manière générale ?

Les infrastructures ne sont pas du tout adaptées. Dans la plupart des cas à Nouakchott, les écoles privées sont des maisons d’habitation que nous avons louées. Nous essayons d’agrandir des pièces pour en faire des salles de classe.

Un point d’honneur est mis sur les conditions sanitaires. Nous veillons à ce que les toilettes soient toujours propres. Cependant, ce n’est pas le cas de tout le monde.

Les élèves et leurs parents ne donnent pas beaucoup d’importance à la sobriété des espaces sanitaires. Les parents doivent être formés et prendre conscience que les questions sanitaires restent inéluctables pour notre société. Les espaces que nous louons sont loin d’être adaptés aux besoins que nous avons. Nous aurions aimé avoir des toilettes pour filles et pour garçons, et ce n’est pas le cas. En dehors d’ici, il y a beaucoup d’écoles que j’ai vues où il n’y a même pas de toilettes.

Comment évaluez-vous les rémunérations des enseignants par rapport au coût de la vie en Mauritanie ?

La rémunération est clairement nulle. Les enseignants perçoivent des sommes dérisoires. En Mauritanie, une dame de ménage est rémunérée à hauteur de 50 et 60 000 ouguiyas, c’est la même somme que touche un professeur de mathématiques dans le lycée. D’ailleurs, c’est l’une des causes des difficultés à recruter de bons enseignants.

De mon côté, j’ai eu la chance de former des jeunes femmes tout de suite lorsque j’ai créé l’école. Je les ai formées et elles me sont restées fidèles. Ce sont des femmes qui sont motivées par le simple fait d’être enseignante, cela leur offre un statut dans la société, au-delà même de la rémunération.

Je rémunère certes mal, mais ce n’est pas plus terrible que mes collègues. À la question de savoir si les enseignants bénéficient des avantages comme les logements, transports etc., je répondrai non, mais il m’arrive de proposer aux professeurs étrangers un logement. Par exemple, j’ai logé gratuitement une enseignante pendant trois années.

Il faut noter aussi que comparativement aux autres pays d’Afrique de l’Ouest, le coût de la vie à Nouakchott n’est pas si élevé .

Quelles améliorations souhaiteriez-vous voir mises en place dans le système éducatif pour assurer de meilleures conditions de travail aux enseignants ?

J’aurai voulu ne pas avoir à mentionner le gouvernement, mais malheureusement, il y a beaucoup de choses qui relèvent des décisions publiques ou politiques. Les infrastructures qui sont mises en place doivent suivre le développement démographique de la population.

Pour le moment, notre gouvernement est en train d’enlever l’école primaire aux établissements privés. L’année dernière, on n’a pas eu de Classe élémentaire I ni de Classe Primaire II. Et l’année prochaine aussi, nous n’en aurons pas. C’est-à-dire qu’on est en train d’écarter les écoles privées du niveau primaire.

Pourtant, les écoles privées représentent surtout une aide pour l’école publique, car les écoles publiques étaient pléthoriques et elles vont l’être encore beaucoup plus après, parce que les écoles privées ne pourront plus épauler le gouvernement. Il y a également un problème de formation au niveau des professeurs.

Au sein de mon école, je propose une formation continue. Par exemple, chaque vendredi, tout le corps enseignant se retrouve une première semaine pour l’école primaire, une autre semaine pour l’école secondaire. L’idée est d’aborder tous ensemble des difficultés que nous rencontrons et nous essayons de nous former ensemble, de découvrir les nouvelles méthodes, et d’essayer de nous mettre à jour.

Les enseignants du privé d’une manière générale doivent collaborer, parce qu’il n’y a pas de syndicat des enseignants de l’école privée. Et même s’il en existe, il est encore trop faible, et n’a pas un grand écho pour braver les difficultés et aider les directeurs d’école à prendre les bonnes décisions.

De plus, chaque école doit avoir un excellent bureau de parents d’élèves et proposer des solutions au gouvernement, et ainsi, prendre en compte nos revendications, nos demandes.

Nous avons des idées, mais les décisions nous viennent du gouvernement, et ne sont pas forcément adaptées à nos réalités. Nous, les directeurs, avons besoin de chaque partie prenante de l’éducation. Il faut l’implication de tout le monde, notamment des parents d’élèves, des corps enseignants et des autorités publiques. Nous devons faire pression sur les autorités, afin que nos revendications soient prises en compte.


Bouna Oula Ahmedou

Bouna Oula Ahmedou est le directeur de l’école Nora en Mauritanie. Il se définit comme quelqu’un qui est entré dans l’enseignement par effraction, n’ayant pas reçu de formation académique. Autodidacte, cela fait 20 ans qu’il évolue dans le métier. Son travail consiste à recruter des éducateurs qui l’accompagnent dans les classes du primaire et du secondaire de son établissement.

L’école Noura accueille environ 500 élèves du fondamental à la terminale. La pédagogie est bienveillante, les élèves, souvent enfants de pêcheurs, sont curieux de tout et les enseignants bien formés. C’est un modèle qui fonctionne avec très peu de moyens et qui démontre qu’une autre école est possible en Afrique, entre le secteur public littéralement abandonné dans sa gestion et le privé trop lucratif (RFI).

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« The infrastructures that are put in place must keep pace with the demographic development of the population », Bouna Ahmedou Sow, School Director, Mauritania

What are the main challenges facing teachers, particularly in Mauritania’s private education sector?

“In my opinion, the first difficulty is the lack of training for educators. When I evaluate the educators who have already passed through the teacher training college and come to my school, I immediately notice that the teachers I’ve trained are of a higher level. They suffer greatly from a lack of training. Secondly, although I have a private school, sometimes I have to turn people away. Demographics are galloping, and this exceeds our government’s forecasts. It’s clear that not all children can enroll.

We sometimes have to turn people away, especially in the lower grades. In the upper grades, too, there are students who are turned away by the public school system whom I’ve tried to get back into private school, but obviously it doesn’t work. This is only because the educators are not well trained to manage sometimes overcrowded classes with lots of students.”

What is your assessment of the working conditions of your teachers, or of private school teachers in general?

“For my part, I make a point of putting my teachers in good conditions. In reality, I discuss a contract with the teacher that I respect. And when I’m satisfied, I sometimes feel obliged to go beyond what I’ve promised my teacher. I believe that putting teachers in the right conditions is essential. For example, there are things that need to be done at school, such as having a teachers’ breakfast, or bringing them together every term to foster a healthy framework for collaboration between teachers. To this end, there’s a staff room dedicated to them, as well as a library they can consult. I try to set them up in such a way that they can do their job properly.

Also, teachers have difficulty with students whose levels are lower. They have to pay more attention to them. Sometimes, there are students whose level is so low that they can be considered « unrecoverable ». This is an additional challenge for teachers.

Our environment is a poor one, because we’re on the outskirts. There’s a lot of delinquency. Sometimes, we’re obliged to take on reintegration work, to get back young people who are on the verge of dropping out. It’s a whole host of difficulties. So, we try to make teachers aware of the difficulties these young people face, and to make them understand that it’s possible to work with them.”

Are infrastructures such as classrooms, offices and sanitary facilities adequate and in good condition in private schools in general?

“The infrastructure is totally inadequate. In most cases in Nouakchott, private schools are residential houses that we have rented. We’re trying to enlarge rooms to make classrooms. We pay particular attention to sanitary conditions. We make sure that the toilets are always clean. However, this is not the case for everyone.

Students and their parents don’t attach much importance to the sobriety of sanitary spaces. Parents need to be educated and made aware that sanitary issues remain inescapable for our society. The spaces we rent are far from being adapted to our needs. We’d like to have toilets for boys and girls, but we don’t. Outside here, there are a lot of toilets for boys and girls. Apart from here, there are many schools I’ve seen where there aren’t even any toilets.”

How do you rate teachers’ salaries based to the cost of living in Mauritania?

“Compensation is clearly zero. Teachers receive derisory sums. In Mauritania, a cleaning lady is paid between 50 and 60,000 ouguiyas, the same amount as a high school math teacher. This is one of the reasons why it’s so difficult to recruit good teachers.

For my part, I was lucky enough to train young women straight away when I set up the school. I trained them and they stayed loyal to me. These are women who are motivated by the simple fact of being a teacher, as it gives them a status in society that goes beyond even remuneration.

I certainly pay badly, but it’s no worse than my colleagues. To the question of whether teachers enjoy benefits such as accommodation, transport etc., I would say no, but I do sometimes offer foreign teachers’ accommodation. For example, I housed a female teacher free of charge for three years. Also, compared with other West African countries, the cost of living in Nouakchott is not so high.”

What improvements would you like to see in the education system to ensure better working conditions for teachers?

“I wish I didn’t have to mention the government, but unfortunately, there are many things that come down to public or political decisions. The infrastructures that are put in place have to keep pace with the demographic development of the population.

At the moment, our government is taking primary schooling away from private schools. Last year, we had neither Elementary Class I nor Elementary Class II. And we won’t have any next year either. In other words, private schools are being sidelined from the primary level.

However, private schools are above all a help to public schools, as public schools were overcrowded and will be even more so in the future, because private schools will no longer be able to support the government. There is also a problem of teacher training.

At my school, I offer ongoing training. For example, every Friday, all the teaching staff meet together, one week for the elementary school, another week for the secondary school. The idea is for us all to discuss the difficulties we encounter, and we try to learn together, discover new methods, and try to keep up to date.

Private school teachers in general need to collaborate, because there is no union of private school teachers. And even if one does exist, it’s still too weak, and doesn’t have a big echo to brave the difficulties and help school principals make the right decisions.

What’s more, every school must have an excellent parents’ office and propose solutions to the government, thereby taking on board our demands.

We have ideas, but the decisions come from the government, and are not necessarily adapted to our realities. We, the directors, need every stakeholder in education. We need the involvement of everyone, especially parents, teachers and public authorities. We need to put pressure on the authorities, so that our demands are taken into account.”


Bouna Oula Ahmedou

Bouna Oula Ahmedou is principal of the Nora school in Mauritania. He describes himself as someone who broke into the teaching profession without any academic training. Self-taught, he has been in the profession for 20 years. His job is to recruit educators to work with him in his primary and secondary school classes.

The Noura school caters for around 500 students from primary to final year. The pedagogy is caring, the students – often the children of fishermen – are curious about everything, and the teachers are well trained. It’s a model that works with very few resources, and demonstrates that another kind of school is possible in Africa, between the public sector, literally abandoned in its management, and the overly lucrative private sector (RFI).

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